Les paysages du Viaduc du Viaur : une étude pour préparer le classement UNESCO

Dans le cadre du projet de classement du Viaduc du Viaur au patrimoine mondial de l’UNESCO, la Communauté de communes du Pays Ségali et la Communauté de communes du Carmausin-Ségala ont confié aux CAUE de l’Aveyron et du Tarn la mission d’étudier les paysages qui entourent l’ouvrage, pour mieux accompagner les décisions à venir.

Un ouvrage qui porte un territoire
Le Viaduc du Viaur ne s’arrête pas à ses piles et à son tablier métallique. Une première phase d’étude, menée en 2021, a permis de définir un périmètre de réflexion pertinent : un rayon d’environ vingt kilomètres autour de l’ouvrage, validé par le comité de pilotage le 12 mars 2021, intégrant la vallée du Viaur et l’axe ferroviaire Carmaux-Rodez — les deux linéaires reconnus comme porteurs de l’identité du viaduc.

L’accompagnement des CAUE s’est ensuite déroulé en deux phases complémentaires : une analyse paysagère à l’échelle du grand territoire (Phase 2, mars 2023), puis un travail ciblé sur les espaces publics et les points de vue emblématiques (Phase 3, 2024).
Au cœur de cette démarche, l’étude Les paysages du Viaduc du Viaur occupe une place particulière. Son ambition n’est pas de tout dire, mais de rendre visible ce que l’habitude a fini par effacer : les traces laissées dans le paysage par un siècle de transformations.
Un œuvre architecturale née du désenclavement
Le Viaduc du Viaur s’inscrit dans un vaste projet de désenclavement ferroviaire de la France engagé vers 1850, destiné à relier Lyon à Toulouse. Son concours est ouvert en 1887 et attribué à l’ingénieur Paul Bodin, de la Société de construction des Batignolles ; sa construction s’étend de 1895 à 1902. L’ouvrage est classé au titre des Monuments historiques en 2022.

Dès l’inauguration du viaduc du Viaur, l’ouvrage architectural séduit. Ses abords sont mis en scène, une halte voyageurs, absente des plans initiaux, est même ajoutée spécifiquement pour permettre aux visiteurs de descendre du train et d’admirer le viaduc : elle ne dessert aucun bourg, seulement le viaduc lui-même.
Le Ségala avant le viaduc : un territoire jugé misérable
L’étude rappelle, citations d’époque à l’appui, combien le regard porté sur ce territoire a changé. En 1780, les Ségalas étaient perçus comme un plateau monotone, une terre de landes et de marécages où l’on ne trouvait « guère de joie à parcourir ces immenses espaces ». Les habitants étaient décrits comme mal nourris et mal bâtis, sur un « sol ingrat et rebelle » peuplant un « pays sauvage et dur », l’un des plus ignorés de France.

Le détonateur d’une mutation
C’est dans ce contexte que le viaduc agit comme déclencheur. La ligne Carmaux-Rodez, déclarée d’utilité publique en 1879, ouvre en 1902. Contre toute attente, elle ne sert quasiment jamais au trafic Lyon-Toulouse pour lequel elle avait été conçue : son véritable effet est local. Elle apporte engrais et amendements, elle exporte blé et pommes de terre, elle facilite l’accès des paysans aux marchés de Rodez. Le trafic de bestiaux devient si intense — jusqu’à 50 wagons certains jours de foire à Naucelle — que les gares doivent être agrandies.

En un siècle à peine (1900-2000), le Ségala bascule : d’une terre décrite comme pauvre et isolée, il devient l’un des fleurons agricoles du Massif central, berceau du syndicalisme agricole et de coopératives qui comptent aujourd’hui parmi les grands groupes du secteur. La révolution agricole transforme aussi les bourgs, générant de vastes foirails pour accueillir les foires. Aujourd’hui ils sont souvent perçus comme des « grands vides » urbains.
Un paysage de vallée qui se referme – des activités qui basculent des vallées vers les plateaux
Paradoxalement, cette dynamique du plateau s’est construite au prix de l’abandon de la vallée elle-même. Dès le XIXe siècle, plusieurs villages historiques migrent vers les hauteurs : Thuriès vers Pampelonne, Las Planques et le vieux Tanus vers Tanus, Jouqueviel vers le haut du village, les Infournats vers l’Ouradou. Les pentes qui accueillez autrefois les cultures vivrières, sont aujourd’hui presque entièrement recouvertes par la forêt. Ce paysage verdoyant, souvent qualifié de « naturel », est en réalité le produit récent de l’abandon.

La « Fabrique d’un parc » : 15 points de vue pour redécouvrir le viaduc
La Phase 3 de l’étude, publiée en novembre 2024, propose une réponse concrète : constituer un véritable « parc du viaduc », défini non par une limite administrative mais par la zone de covisibilité avec l’ouvrage. Quinze sites-belvédères ont été identifiés — quatre proches (aires du Gô, Paul Bodin, du Yunnan, et le Moulin) et onze en périphérie reliés par un réseau de cheminements piétons et routiers.

Le principe directeur tient en une formule : « ménager l’espace plutôt que l’aménager ». Les recommandations insistent sur une sobriété stricte aux abords immédiats des points de vue (pas de mobilier superflu, pas de surfaces minérales, pas de clôtures), et reportent tous les besoins d’accueil (stationnement, sanitaires, pique-nique) en retrait, sous couvert végétal, pour préserver le contraste saisissant entre l’ouvrage métallique et son écrin forestier.
Une lecture au service des décisions futures
Cette approche, loin d’un inventaire exhaustif, est pensée comme un outil d’aide à la décision. Son objectif : permettre à tous ceux qui interviendront demain sur ce territoire — élus, techniciens, porteurs de projets — de s’inscrire dans la continuité de ce qui existe. C’est tout l’enjeu du classement à venir : faire du Viaduc du Viaur non seulement un symbole architectural reconnu à l’échelle mondiale, mais aussi le point de départ d’une prise de conscience collective sur la valeur culturelle des paysages qui l’entourent.









